Conseillère scientifique en chef du gouvernement fédéral depuis 2017, Mona Nemer, Ph. D., a prononcé la Conférence de prestige Victor Dzau et Ruth Cooper-Dzau en santé mondiale et des populations, intitulée « Evidence, Trust, and Collaboration: Science Advice for Global Health ». L’événement a eu lieu le 11 mai dernier à l’Université McGill. La Pre Nemer, qui possède un doctorat en chimie de l’Université McGill, a joué un rôle de premier plan dans l’orientation de la réponse scientifique du gouvernement à la pandémie de COVID-19. Elle a également piloté l’élaboration d’une politique modèle sur l’intégrité scientifique et d’une feuille de route sur la science ouverte, contribuant ainsi à promouvoir l’utilisation ouverte et responsable de la science par les administrations publiques. Nous avons profité du passage de la Pre Nemer à Montréal pour échanger avec elle sur la place du Canada dans le monde scientifique, de l’évolution des priorités en sciences ainsi que des promesses et des écueils de l’intelligence artificielle en recherche.
Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs les fonctions de la conseillère scientifique en chef du Canada?
Je fournis des avis scientifiques indépendants au premier ministre, à la ministre de l’Industrie et au gouvernement du Canada, et je veille à ce que les données scientifiques soient pleinement prises en compte dans les politiques publiques. Pour ce faire, je dois régulièrement consulter et réunir des spécialistes afin de recueillir de l’information exacte sur un sujet donné. Au fond, mon équipe jette des ponts entre les pouvoirs publics et les scientifiques ainsi que des partenaires internationaux.
Par ailleurs, mon bureau œuvre pour l’intégrité scientifique, la science ouverte, la prise de décisions fondées sur des données probantes et l’efficacité de la communication scientifique tant au sein de l’administration publique qu’auprès de la population. Essentiellement, nous devons veiller à formuler des avis crédibles, transparents, interdisciplinaires et alignés sur l’actualité scientifique mondiale.
Vous avez travaillé sous les ordres de deux premiers ministres depuis votre entrée en fonction. Votre rôle a-t-il changé depuis que Mark Carney a succédé à Justin Trudeau?
Précisons d’abord que la fonction de conseiller scientifique en chef est apolitique et que le mandat n’est pas lié aux élections ni aux changements de gouvernement. Dans ses grandes lignes, mon mandat demeure donc inchangé : veiller à ce que les décisions s’appuient sur des données probantes et renforcer la confiance à l’endroit de la science et des institutions scientifiques. La science demeure au cœur des décisions du gouvernement dans tous les grands dossiers : résilience en santé, en économie et en sécurité nationale, protection de la nature et souveraineté en technologies de pointe et en intelligence artificielle (IA).
Ce qui change, ce sont les priorités et le contexte dans lequel sont formulés les avis scientifiques. Aujourd’hui, ce contexte est fait d’évolution technologique rapide, d’incertitude géopolitique, de mésinformation et d’une soif de transparence, de sécurité en recherche et d’échanges avec la population. C’est dans ce contexte que doivent s’inscrire la collaboration interdisciplinaire, les partenariats internationaux et la gouvernance responsable des nouvelles technologies.
Partenaire de longue date du Canada en recherche et innovation, les États-Unis ont remanié en profondeur des organismes comme les Centers for Disease Control and Prevention, la Food and Drug Administration et les National Institutes of Health. Comment le Canada devrait-il réagir? Peut-il se propulser à l’avant-scène et façonner les grandes orientations de la science dans le monde?
La concurrence mondiale, les bouleversements technologiques et les pressions géopolitiques changent de plus en plus le visage de la science. Pourtant, bon nombre des grandes questions de l’heure — les pandémies, les changements climatiques, la sécurité alimentaire, l’IA — exigent que les pays collaborent et que les institutions scientifiques sachent inspirer confiance.
Le Canada est bien placé pour occuper l’avant-scène précisément grâce à ses atouts dans plusieurs domaines porteurs, comme les sciences de la vie, les technologies de pointe ainsi que les sciences de l’Arctique, du climat et de la mer. À notre réputation de partenaires internationaux constructifs et fiables s’ajoutent des établissements de recherche de renom, des infrastructures de recherche de pointe et un corps scientifique très respecté et ouvert à la collaboration.
Cela dit, de nos jours, le leadership scientifique, ce n’est pas une simple question d’excellence. Pour être un chef de file, il faut aussi démontrer que, dans un monde plus fragmenté qu’auparavant, on peut encore offrir à la science une enceinte ouverte, digne de confiance, éthique et axée sur la collaboration internationale. Pour ce faire, il faut renforcer la sécurité de la recherche tout en préservant l’ouverture, soutenir les partenariats scientifiques internationaux et investir dans des institutions publiques et des capacités scientifiques solides.
Il faut aussi assurer la résilience et l’indépendance des organes prodiguant des avis scientifiques. Pour tout pays, quel qu’il soit, la confiance de la population à l’endroit de la science et des institutions publiques constitue un atout stratégique.
Comment les jeunes scientifiques devraient-ils utiliser l’IA dans leur travail? Ou alors, devraient-ils s’abstenir de l’utiliser?
Le potentiel de l’IA pour la découverte scientifique et la santé publique est extraordinaire, que ce soit pour l’analyse d’ensembles de données complexes, la surveillance des maladies ou l’accélération de la recherche. À bien des égards, l’IA s’impose de plus en plus comme un partenaire de choix en recherche.
Toutefois, elle doit rester ancrée dans l’intégrité scientifique, la transparence et le jugement humain. Ces outils peuvent reproduire, voire amplifier, les biais, générer des résultats inexacts ou formuler des constats aux fondements nébuleux. Les scientifiques doivent donc demeurer critiques à l’égard de l’IA et s’en servir de manière responsable.
Les jeunes chercheurs, toutes disciplines confondues, doivent maîtriser l’IA. Plus précisément, ils et elles doivent s’y connaître en science des données, en méthodes d’IA, en intégrité de la recherche, en cybersécurité et en innovation responsable. Pour s’attaquer aux enjeux sociétaux complexes d’aujourd’hui et de demain, ils et elles devront absolument savoir mettre les données et les méthodologies à profit dans toutes les disciplines et les secteurs d’activité.
Voilà pourquoi mon bureau a récemment élaboré un cadre de gouvernance des données et mis à jour la politique sur l’intégrité de la recherche pour les travaux financés par le fédéral. Ces démarches sont motivées par la numérisation rapide de la science, l’essor de l’IA et la nécessité de renforcer la capacité de recherche du Canada. Les deux documents sont accessibles sur notre site Web.
Au bout du compte, l’IA doit bonifier la créativité humaine et la collaboration scientifique, et non pas se substituer aux valeurs qui font que la science est digne de confiance.
