Cette série d’entretiens s’inscrit dans le cadre de l’initiative « Le Mois de l’histoire des Noirs et au-delà », lancée par le comité organisateur du Mois de l’histoire des Noirs et dirigée par des membres noirs de la communauté étudiante et enseignante de la Faculté de médecine et des sciences de la santé, en collaboration avec le Comité sur l’équité, la diversité, l’inclusion et l’antiracisme (ÉDIAR) de l’École de santé des populations et de santé mondiale.
Parlez-nous un peu de vous.
Je m’appelle Christleen Elysée. Je suis étudiante en deuxième année de médecine à l’Université McGill. Mon parcours dans le domaine de la santé prend racine en Haïti, où je suis née et où j’ai grandi, et il s’est construit pendant ma formation comme étudiante internationale à Montréal. J’ai fait mes études à l’Université McGill, et j’ai commencé ma carrière comme infirmière, dans des unités de soins intensifs et en milieux éloignés. Ces expériences m’ont fait voir de près les inégalités structurelles qui touchent les communautés marginalisées. Elles ont aussi nourri ma volonté de soigner, de défendre les droits des patients et d’agir concrètement. C’est cette volonté qui oriente aujourd’hui mon parcours en médecine.
Décrivez-nous votre programme d’études et votre domaine d’intérêt.
Je suis actuellement inscrite au doctorat en médecine à l’Université McGill. Des points de vue académique et clinique, je m’intéresse à la santé des femmes, plus précisément aux lacunes systémiques dans les soins et à leurs effets disproportionnés sur les femmes noires. Ce qui m’inquiète le plus, c’est le manque persistant de données, de représentation et de sentiment d’urgence quand vient le temps d’aborder ces enjeux dans les discussions sur le système de santé.
Qu’est-ce qui vous a incitée à aller vers ce domaine? Qu’espérez-vous accomplir?
En grandissant en Haïti, j’ai été témoin de la souffrance silencieuse de nombreuses femmes autour de moi : des mères, des tantes et des amies souffrant de fibromes, d’infertilité ou de douleurs pelviennes chroniques. Plus tard, comme infirmière, j’ai retrouvé cette même souffrance dans les cliniques, ces mêmes douleurs trop souvent minimisées ou balayées d’un revers de main comme si c’était « normal ». Ce n’étaient pas des cas isolés, mais des situations récurrentes. Cette réalité m’a bouleversée et a fait naître en moi une conviction durable.
Aujourd’hui, comme étudiante en médecine, j’emporte ces histoires avec moi dans chaque milieu clinique. J’espère devenir non seulement clinicienne, mais aussi une voix forte au service de l’équité en santé des femmes.
Pourquoi avez-vous choisi l’Université McGill?
J’avais déjà fait mon baccalauréat en sciences infirmières à McGill. Je connaissais donc la rigueur académique de l’université, sa culture interdisciplinaire et l’importance qu’elle accorde à l’équité en santé. Revenir pour la médecine m’a semblé être la suite logique.
Cela dit, un des points forts de McGill, ce sont les personnes qu’on y rencontre. J’ai la chance d’apprendre aux côtés de pairs qui lancent des projets d’équité en santé dans des communautés mal desservies, qui s’engagent dans la promotion de la santé autochtone et qui portent des initiatives de soutien aux personnes noires et racisées qui étudient en médecine. Cet esprit d’initiative correspond bien à ce que je veux faire : défendre la justice reproductive et contribuer à des changements durables en santé des femmes.
Pouvez-vous décrire votre participation au sein de la communauté et expliquer pourquoi c’est important pour vous, particulièrement en tant que membre de la communauté noire?
Depuis toujours, ma communauté est essentielle dans ma vie. Enfant, c’est à l’église que j’ai commencé à m’impliquer. J’ai d’abord chanté dans la chorale et fait partie d’un groupe de jeunes, puis j’ai mentoré des enfants plus jeunes. Ce sens des responsabilités envers les autres ne m’a jamais quittée, dans mes études comme dans ma vie professionnelle. Comme infirmière, j’ai fait du bénévolat avec Médecins du Monde, en offrant des soins à des populations vulnérables. À McGill, j’ai contribué aux initiatives de l’Association des étudiants noirs en médecine de McGill et de l’Alliance des infirmières et infirmiers noirs du Canada, entre autres. J’ai ainsi pu redonner aux autres, militer en faveur de changements et être une présence visible pour des étudiants qui, comme moi, se sont déjà demandé s’ils avaient leur place ici. La représentation compte, mais la présence, à elle seule, ne suffit pas. Il faut utiliser cette présence pour ouvrir des portes, créer des espaces sûrs et préparer la voie pour les personnes qui suivront.
Comment votre identité en tant que membre de la communauté noire a-t-elle influencé votre parcours?
Faire partie de la communauté noire a profondément influencé ma compréhension des concepts d’appartenance, de persévérance et de leadership. Quand on arrive dans un nouveau milieu comme personne immigrante, étudiante ou soignante, on peut vite éprouver un sentiment d’isolement et avoir l’impression de devoir tout apprendre par soi-même. Avec le temps, j’ai appris que l’appartenance à une communauté n’est pas seulement réconfortante : elle est essentielle. La solidarité est une forme de survie. Les mentors et les pairs qui parlent notre langue, ou qui ont un parcours ou des valeurs similaires aux nôtres, peuvent transformer notre regard sur nous-mêmes ou sur ce que nous croyons possible. Pour moi, la médecine doit être relationnelle et fondée sur l’empathie. Il ne s’agit pas seulement de poser des diagnostics et prodiguer des soins, mais aussi de comprendre la réalité des patients. Cette conviction m’accompagne au quotidien et façonne ma façon d’être, comme étudiante et comme future médecin.
Quel conseil donneriez-vous à la jeune personne que vous étiez, à la lumière de ce que vous savez aujourd’hui?
D’abord, je lui dirais que tout ira bien. La route ne sera pas toujours bien définie. Il y aura des moments d’incertitude, de chagrin, et même d’échec, mais rien de tout cela ne l’arrêtera.
Je lui dirais aussi que son travail, sa compassion et sa résilience ouvriront des portes, parfois discrètement, parfois d’un seul coup.
Et surtout, je lui dirais qu’elle continuera de se passionner pour la médecine, non pas pour le prestige, mais parce qu’elle s’intéresse aux gens et à ce qu’ils vivent, et parce qu’elle a toujours le désir de soigner. Cet élan ne la quittera pas, même quand tout lui paraîtra incertain. Tu n’es pas perdue, tu es en train de te construire.
